Les gouvernements tombent rarement à cause d’idées. Ils tombent à cause de l’argent, et plus précisément à cause de la manière dont cet argent est prélevé. Une taxe sur les fenêtres, sur le sel ou un shilling par tête ne semble être qu’une simple note de bas de page administrative jusqu’à ce que les percepteurs se présentent dans un village qui en a assez. Un nombre surprenant de ruptures politiques survenues au cours des mille dernières années ont commencé par un reçu. Voici 20 taxes qui ont remodelé les économies et la vie quotidienne bien après leur abrogation.
1. Le monopole du sel en Chine
En 119 av. J.-C., l’empereur Wu de la dynastie Han plaça le sel et le fer sous le contrôle de l’État afin de financer ses campagnes militaires contre les Xiongnu. Le sel constituait une cible idéale, car il était très difficile de se soustraire à ce contrôle. À la fin de la dynastie Tang, les recettes tirées du sel couvraient près de la moitié du budget impérial, et les gouvernements chinois ont maintenu une forme ou une autre de monopole pendant les deux mille années qui ont suivi.
2. Le « Danegeld »
Après la bataille de Maldon en 991, Æthelred versa 10 000 livres d’argent aux flottes vikings pour qu’elles s’en aillent. Les flottes revinrent, le prix augmenta, et Knut perçut une somme de l’ordre de 72 000 livres en 1018. Pour financer cette somme, il fallut évaluer chaque domaine d’Angleterre, et ce dispositif survécut aux Vikings pour devenir le fondement de la fiscalité anglaise ultérieure.
3. La dîme
À la fin du VIIIe siècle, Charlemagne rendit la dîme obligatoire dans tout son empire, transformant ainsi un don en une obligation légale. Pendant mille ans, les paysans européens ont remis une partie de leurs récoltes et de leur bétail à la paroisse locale, ce qui explique pourquoi les petits villages médiévaux construisaient des granges aussi grandes que des églises. Les révolutionnaires français l’ont abolie en août 1789, et l’Angleterre a converti ses dîmes en loyers en espèces en 1836.
4. L'impôt par tête anglais de 1381
Le Parlement, qui avait besoin d’argent pour financer la guerre en France, décida d’imposer un shilling forfaitaire à presque tous les adultes, ce qui constituait la troisième taxe de ce type en quatre ans. Les habitants de l’Essex et du Kent se soulevèrent et marchèrent sur Londres, où les rebelles assassinèrent l’archevêque de Cantorbéry. Richard II avait quatorze ans lorsqu’il partit à leur rencontre à Smithfield, et aucun gouvernement anglais ne tenta plus d’instaurer un impôt forfaitaire par tête pendant six siècles.
5. L'argent des navires
Dans les années 1630, Charles Ier réintroduisit un ancien impôt côtier destiné à la défense navale, puis l’étendit aux comtés de l’intérieur sans convoquer le Parlement. John Hampden refusa de s’acquitter de cet impôt et perdit son procès en 1637 par sept voix contre cinq, ce qui transforma un litige fiscal en un conflit constitutionnel. Le Parlement déclara cet impôt illégal en 1641, et le pays entra en guerre l’année suivante.
6. La taxe sur les fenêtres
La Grande-Bretagne a instauré une taxe sur les fenêtres dès 1696, calculée en fonction du nombre d’ouvertures dépassant un certain seuil. Les propriétaires ont réagi de la manière la plus évidente qui soit : ils ont muré les cages d’escalier et les pièces du fond, et on peut encore aujourd’hui distinguer les contours de ces ouvertures comblées dans les rangées de maisons géorgiennes. Les médecins ont passé des décennies à affirmer que les logements sombres et mal aérés favorisaient la propagation des maladies, et cette taxe a finalement été supprimée en 1851.
7. L'impôt sur la barbe de Pierre le Grand
De retour d’Europe occidentale en 1698, Pierre était convaincu que les barbes russes freinaient le progrès du pays. Il instaura une taxe progressive en fonction du rang et fit émettre de petits jetons en bronze comme preuve de paiement. Les marchands payaient le taux le plus élevé, et la barbe devint ainsi un signe visible de l’opposition à l’ensemble du programme d’occidentalisation.
8. La gabelle
L’impôt sur le sel en France variait tellement d’une province à l’autre qu’un contrebandier pouvait s’enrichir simplement en franchissant la frontière d’un comté. Les ménages des régions fortement taxées devaient acheter chaque année un quota fixe, qu’ils en aient besoin ou non, et des milliers de fraudeurs furent envoyés aux galères. L’Assemblée nationale abolit cet impôt en 1790, mais il resta longtemps après un symbole de l’arbitraire du pouvoir.
9. La loi sur le timbre
En 1765, le Parlement a instauré une taxe sur le papier dans les colonies américaines, ce qui signifiait que chaque journal et chaque document juridique devait désormais porter un timbre fiscal. Des délégués de neuf colonies se sont réunis à New York en octobre de cette année-là ; c’était la première fois qu’ils s’organisaient en bloc contre Londres. La loi a été abrogée en moins d’un an, mais le débat sur la représentation qu’elle avait déclenché n’a jamais pris fin.
10. La loi sur le thé
La loi de 1773 a en effet fait baisser le prix du thé légal en autorisant la Compagnie des Indes orientales à expédier ses marchandises directement vers les colonies, ce qui a ruiné l’activité des contrebandiers de Boston. Le 16 décembre, une foule a jeté 342 caisses à la mer. En représailles, Londres a fermé le port et privé le Massachusetts de son autonomie, et les hostilités ont éclaté dix-huit mois plus tard.
11. La taxe sur le whisky
L’impôt sur les spiritueux distillés instauré par Hamilton en 1791 a particulièrement touché les agriculteurs de l’Ouest, car c’est grâce au whisky qu’ils transformaient leurs céréales en un produit qui valait la peine d’être transporté par-delà les montagnes. La résistance dans l’ouest de la Pennsylvanie est devenue si violente que Washington a dû s’y rendre à cheval avec une milice d’environ 13 000 hommes en 1794. La rébellion s’est effondrée sans qu’une seule bataille n’ait lieu, et le nouveau gouvernement fédéral avait ainsi démontré qu’il était déterminé à percevoir cet impôt.
12. L'impôt sur le revenu à Pitt
En 1799, Pitt a instauré un impôt sur le revenu pour financer la guerre contre la France, fixé à 10 % sur les revenus supérieurs à 200 livres sterling. Présenté comme une mesure d’urgence en temps de guerre, cet impôt a été aboli en 1816, le Parlement ayant ordonné que les registres soient brûlés afin qu’il ne puisse jamais être réinstauré. Peel l’a néanmoins rétabli en 1842, et depuis lors, aucun gouvernement important n’a pu s’en passer.
13. Les lois sur le blé
La loi sur les importations de 1815 interdisait l’importation de blé étranger jusqu’à ce que les prix britanniques atteignent 80 shillings le quart, ce qui protégeait les propriétaires terriens et maintenait le prix du pain à un niveau élevé. La Ligue contre les lois sur les céréales, fondée par Cobden, passa huit ans à faire de cette question le thème central de la politique britannique, et Peel abrogea ces lois en 1846, pendant la famine irlandaise. Il provoqua une scission au sein de son propre parti pour y parvenir, et la Grande-Bretagne resta attachée au libre-échange pendant les soixante-dix années qui suivirent.
14. L'impôt sur les cabanes
En 1898, la Grande-Bretagne a imposé une taxe de cinq shillings à chaque logement de son nouveau protectorat de Sierra Leone, payable en espèces, somme que la plupart des ménages n’avaient aucun moyen de se procurer. Bai Bureh a mené une révolte qu’il a fallu des mois à l’administration coloniale pour réprimer. Des variantes de cette même taxe se sont répandues dans toute l’Afrique coloniale et ont contraint les agriculteurs à abandonner leurs parcelles de subsistance pour se tourner vers les mines et les cultures commerciales.
15. Le seizième amendement
La Cour suprême ayant invalidé un impôt fédéral sur le revenu en 1895, sa réintroduction a nécessité un amendement constitutionnel, ratifié en février 1913. Les premiers taux semblent aujourd’hui presque symboliques, ne dépassant pas 7 % pour les revenus supérieurs à 500 000 dollars. En l’espace de cinq ans, le taux maximal avait franchi la barre des 70 % afin de financer la Première Guerre mondiale.
16. L'impôt indien sur le sel
La loi sur le sel de 1882 érigeait en infraction le fait pour les Indiens de récolter ou de vendre du sel en dehors du monopole britannique, alors qu’il s’agissait d’une substance indispensable à la vie dans ce climat. Au printemps 1930, Gandhi marcha 240 miles jusqu’à la côte de Dandi et ramassa un morceau de boue salée. Environ 60 000 personnes furent arrêtées au cours des mois qui suivirent, dont Gandhi lui-même.
17. Smoot-Hawley
La loi douanière de 1930 a augmenté les droits de douane américains sur des milliers de produits importés alors que l’économie était déjà en pleine crise, et plus d’un millier d’économistes ont adressé une pétition à Hoover pour qu’il y oppose son veto. Le Canada et l’Europe ont riposté en l’espace de quelques mois. Les exportations américaines ont chuté de plus de moitié au cours des trois années suivantes, et en 1934, le Congrès a confié au président le pouvoir de fixer les droits de douane, pouvoir qui lui est resté en grande partie depuis lors.
18. Retenues sur salaire
Avant 1943, les Américains payaient leur impôt sur le revenu en une seule fois l’année suivante, un système qui fonctionnait tant que seuls quelques millions de personnes étaient redevables d’un impôt. La loi sur le paiement courant de l’impôt (Current Tax Payment Act) a intégré le prélèvement à la source dans la fiche de paie, une idée défendue par un cadre de Macy’s nommé Beardsley Ruml. Le nombre de contribuables est passé d’environ 4 millions en 1939 à plus de 40 millions en 1945, et l’argent arrivait désormais avant que quiconque n’ait eu le temps de le dépenser.
19. Taxe sur la valeur ajoutée
C’est un fonctionnaire des impôts français, Maurice Lauré, qui a mis en place la première taxe sur la valeur ajoutée en 1954, prélevée à chaque étape de la production plutôt qu’uniquement à la caisse. Elle est plus difficile à éluder qu’une taxe sur les ventes, car chaque entreprise de la chaîne laisse une trace écrite. Plus de 170 pays l’appliquent aujourd’hui, et les États-Unis constituent l’exception notable.
20. La taxe d'habitation
Margaret Thatcher a remplacé les taxes foncières locales par une contribution forfaitaire par adulte, testée en Écosse en 1989 et étendue à toute l’Angleterre un an plus tard. Des millions de personnes ont refusé de payer ou se sont radiées des listes électorales pour y échapper, et une manifestation organisée à Trafalgar Square en mars 1990 a dégénéré en émeute. Elle a quitté ses fonctions en novembre, et cette contribution a été supprimée en 1993.